Volkmar Ernst - « Journal Français » - 2010/2011
La série « Journal Français » de Volkmar Ernst a surgi dans le Spannungsfeld (champ de tensions) de l’actualité crise économique, pré-électorale, printemps arabe, Fukushima, relations européennes et franco-allemandes, « Merkozy », mouvement des Indignés.
Volkmar s’est laissé imprégné au jour le jour par l’actualité.
Celle-ci s’est transcrite sur des toiles de grands formats sombres et vivantes.
Au départ tout est intuitif.
La toile est vue comme un Projektionsfeld, un champ de projection spontané.
Cette notion de spontanéité est importante pour Volkmar qui considère que son travail doit être à la fois dans la spontanéité et dans l’observation du travail en train de se faire, afin d’éviter au maximum l’autocensure.
Pour lui, c’est la seule condition pour que l’oeuvre puisse vivre de façon indépendante.
L’artiste doit être capable de se voir dans cette tendance à l’autocensure, il doit y être vigilant.
L’individu créateur est identifié avec son passé individuel et collectif ; « il doit accepter de lâcher des choses pour créer un espace du possible, car le brouillard des émotions, de l‘héritage peuvent paralyser la création. »
Citoyen européen, allemand vivant en France, son regard ne cesse de faire des va-et-vient entre les deux cultures.
Il est forcément double.
Celle d’origine, qu’il ne peut ignorer, comme pour tout un chacun, est bien présente.
L’éducation a engendré un paramétrage éducationnel, familial, sociologique.
La création, sa création, pousse sur ce compost-là, en partie au moins ; un Kreislauf, processus cyclique de la vie, comme un éco-système presque autonome.
Son « Journal Français » s’est construit sur l’actualité, disais-je, mais aussi sur le sentiment douloureux que les commentaires des médias sous-entendaient et faisaient remonter à la surface les vieilles rancoeurs entre la France et l’Allemagne, et plus largement sur ce qu’était l’Allemagne pendant la seconde guerre mondiale.
Le titre est aussi une provocation en forme d’humour noir, du point de vue de Volkmar, citoyen allemand, qui se permet de pointer du doigt le passé de la France.
Cependant, malgré un long travail de résilience personnelle, une question ne cesse de harceler son esprit : « un citoyen allemand est-il légitime pour poser une telle question alors que son pays a engendré de telles souffrances ? »
Il en résulte que ses espaces du possible jouent des transparences des matières vivantes, transparences qui laissent vivre les éléments surgissant de façon spontanée afin que l‘inconscient puisse s‘exprimer.
Il s’impose de travailler à la peinture à l’huile sur cette série pour que le temps puisse faire également son oeuvre sur la toile même.
Il opère un lent processus d’élaboration et d’assèchement, d’ajouts et de retraits, d’épuisement de la matière, sur laquelle il revient sans cesse.
C’est une écriture quasi calligraphique qu’il nous est donné de voir ici.
Un travail dans l’obscurité des noirs et des gris pour faire remonter à la surface la lumière.
Il dit lui-même : « je me sens attiré par les couleurs plutôt sombres, les gris, les couleurs « moches », les « anti-couleurs » à la fois parce qu’elles semblent mieux représenter la réalité actuelle socio-politico-économique humaine, et à la fois, parce qu’elles me semblent un meilleur moyen d’exprimer mon indignation par rapport à la spéculation libérale de l’art, des ressources humaines, des matières premières, de la souffrance des populations.
L’utilisation des couleurs sombres est aussi un moyen de provoquer des réactions profondes qui réclament la vérité.
La vérité des choses en chaque spectateur devant la toile. »
Les traces du faire, de « l’operare », spontané mais raisonné révèlent et réveillent la mémoire individuelle et collective qui sort du brouillard.
Elles sont la résilience en marche de tout un peuple.
Les « shadow pieces » viennent chatouiller le regard.
Les ombres du passé viennent chuchoter à la surface la toile et viennent se mêler aux ombres muettes de l’actualité, à ceux dont la parole est confisquée.
Ce « Journal Français » est au fond l’accomplissement d’un journal d’Humanité en question.
Anna B., novembre 2012.